Article 24h sur l'Aven de l'Artère

Petit article paru le 24 juillet 2018 sur le site du 24h.

 

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Un Ormonan fait visiter le «continent invisible»

Spéléologie  Laurent Hyvert emmène les touristes dans les grottes de la région. La Société suisse de spéléologie est dubitative.

Elle se trouvait là depuis des milliers d’années, insoupçonnée: l’aven de l’Artère, une grotte aux dimensions de cathédrale. Difficile de l’imaginer lorsque l’on se penche sur le petit trou de quelques dizaines de centimètres qui y mène, au pied de la Tour-de-Famelon, à Leysin. Pour le spéléologue aguerri, le courant d’air glacé qui s’en échappe ne trompe pas. «C’est ce qui a permis aux membres du Spéléo-Club Jura de découvrir cette grotte en 2015», raconte Laurent Hyvert.

Le Franco-Suisse a, depuis, continué à l’explorer. Et y emmène depuis quelques mois des petits groupes de touristes. Ouverte à toute personne âgée de plus de 10 ans, cette activité est incluse depuis mai dans l’offre estivale Free Access de Villars-Gryon-Les Diablerets.

4 à 5 degrés toute l’année

L’aven de l’Artère est l’un des sites que Laurent Hyvert présente à ses clients et propose de nous le faire visiter en ce mercredi après-midi. Une fois notre groupe équipé – combinaison, gant, casque et pull chaud pour résister à la température annuelle de 4 à 5 degrés – l’Ormonan se glisse dans le conduit et nous invite à le suivre. Une dizaine de mètres de reptation et quelques ressauts plus bas, la grotte s’élargit. Un pierrier en pente douce mène vers la salle suivante. L’Ormonan prévient: «C’est comme de la marche en montagne, sauf qu’on est dans un milieu où l’humidité est proche de 100%. Attention à ne pas glisser.»

À la lueur des lampes frontales, une paroi impeccablement polie par l’eau se dessine. «Un miroir de faille», décrit le guide, en expliquant comment cette cavité s’est formée. «Les gens n’ont pas conscience que cela se trouve sous leurs pieds. Rien qu’à Leysin, on a découvert 350 cavités!»

C’est pour partager ce patrimoine méconnu que Laurent Hyvert a décidé de se lancer comme guide. Il fait figure d’exception en Suisse romande: «Alors que cette activité est bien développée dans d’autres pays, nous ne sommes que deux à avoir une formation de guide spéléo niveau 2 de Swiss Outdoor Association ( ndlr: qui permet à ses détenteurs de pratiquer la spéléologie «verticale» avec l’usage de cordes).»

Un milieu fragile

À la Société suisse de spéléologie (SSS), on confirme que l’exploitation à des fins touristiques de ce sport n’est pas courante. «Quelques clubs emmènent des groupes; nous organisons nous-mêmes parfois des sorties pour des classes. Mais nous préférons renvoyer les touristes vers les grottes aménagées comme Vallorbe ou Saint-Léonard», réagit Urs Eichenberger, collaborateur scientifique à la SSS.

Et pour cause: «Il y a d’abord le risque à gérer. Il faut être conscient qu’un accident à 200 m de l’entrée d’une grotte peut nécessiter trois jours pour sortir le blessé. L’autre aspect est la fragilité du milieu. En entrant dans une grotte, on amène du C02, de la chaleur, des matières organiques – cheveux, peau… Autant d’éléments qui ont une influence sur cet environnement.»

«Pour moi, il ne s’agit pas de gagner de l’argent avec cette activité. Elle me sert uniquement à financer mon matériel»

Laurent Hyvert, lui-même membre de la SSS, se dit conscient de ces problématiques. «Pour moi, il ne s’agit pas de gagner de l’argent avec cette activité. Elle me sert uniquement à financer mon matériel, pour poursuivre la prospection dans la région.» Ces expéditions se veulent avant tout une initiation: «J’oriente ensuite les personnes intéressées vers les clubs.»

Il profite de ses sorties pour sensibiliser ses clients à la fragilité du monde souterrain: «Les emmener sous terre est une bonne manière de le leur faire comprendre. Ils peuvent découvrir le parcours de l’eau et prendre conscience qu’un geste en surface – le mégot ou la bouteille en PET balancée du télésiège – a une influence en sous-sol. À Leysin, la grotte du Chevrier alimente par exemple le réseau d’eau d’Aigle.»

Et le guide d’illustrer son propos en nous emmenant au pied du miroir de faille pour nous montrer de fines stalactites de quelques millimètres de diamètre. «Des fistuleuses. Elles grandissent d’un centimètre par siècle. Celle-ci, 80 cm, est née il y a 8000 ans. En voyant ça, on prend conscience du temps minuscule que l’homme passe sur cette planète. Et du fait qu’il peut très rapidement causer des dégâts.» (24 heures)