Les prémices du premier club spéléo jurassien

Les Narys d’Boeu

On l’appelle dans la contrée, (Narys d’Boeu) expression patoise signifiant Les Narines de Boeuf.
Il est situé dans la commune de Saicourt et s’ouvre au flanc du Montbautier, du côté de Bellelay. Je me souviens qu’étant tout petit garçon, j’en entendais déjà parler. Ce qu’on m’avait conté était une terrifiante histoire d’autrichiens pestiférés; lors de leur passage dans la région, l’on n'aurait rien trouvé de mieux que de les jeter dans les «Narys d’Boeu ». Celui qui m’eût dit qu’une fois je descendrais dans ce sombre abîme, m’aurait bien étonné.

 


C’est en septembre 1947 qu’eut lieu la première expédition à laquelle je pris part.

Nous nous trouvions, un samedi, quatre jeunes gens de Reconvilier, rassemblés à la gare de cette localité, vêtus de vieux habits, de souliers de montagne et d’une corde de 50 m.

Avec ce matériel, nous voulions tenter l’exploration de « Narys d’Boeu ».

A 14 heures, nous arrivons près de l’orifice, l’un de nous lance une pierre dans le trou; nous tendons l’oreille, quelques secondes s’écoulent dans le silence parfait, puis il se produit un choc très violent, suivi d’échos sonores qui annoncent l’existence de vastes excavations dans le sous-sol.

Le gouffre, d’abord étroit en haut allait en s’élargissant. Des parois en surplomb, se détachaient quelques corniches, quelques plans inclinés que l’on apercevait dans la pénombre.

Deux d’entres nous commencèrent à dérouler la corde, puis la fixèrent à un arbre.

Nous étions pas sans éprouver, pourquoi le cacherais-je, une certaine anxiété. Les autrichiens n’y étaient pour rien, mais enfin, cette descente dans l’inconnu n’était pas sans péril.

Construction des échelles dans l'atelier du Sam (photo: A. Gilgen)

 Je décide de tenter la descente, je me fais attacher à la corde, et je me  vois suspendu au-dessus du gouffre. Je serrai instinctivement les  genoux.

 -Dames ! Chacun ne naît pas avec des prédispositions spéciales pour la  haute voltige. Pourtant, je fis bonne contenance et donnai le signal de  départ. A mesure que je descendais, la corde tournait lentement et  imprimait à toute ma personne, le même mouvement de rotation, ce qui  m’incommoda un peu, mais me permit, en revanche d’examiner à loisirs les parois du puits à la lueur de ma lampe. Par-ci, par-là, il y avait des enfoncements, où j’observais de jolies stalagtites et stalagmites.

L’espace que j’avais au-dessus de moi prenait peu à peu l’aspect d’un vaste dôme, au sommet duquel j’apercevais une petite tache blanchâtre (l’ouverture du puits) qui allait en diminuant de grandeur.

Je n’aperçus aucune galerie latérale débouchant dans le puits. C’est surtout ce dont je voulais m’assurer pendant mon trajet. Après quelques minutes de descente qui me semblèrent des heures, je touchai terre. Pas trop rassuré de me retrouver seul dans les entrailles de notre vieille planète, je demandai qu’un camarade descende aussi.

Les trois descendirent l’un après l’autre. Ainsi, il ne nous restait plus qu’une corde lisse fixée par le haut, mais qui au bout de deux heures fut mouillée et raide sur dix mètres de longueur. Sans nous rendre compte que nous étions prisonniers nous visitâmes le gouffre sans arrière-pensée. Le puits redevenait étroit vers le bas, et du point où j’étais, un couloir  fortement incliné long d’environ 20 mètres, haut de quelques mètres et  large de 2 mètres, tout jonché de pierre croulantes, nous amena dans une  grande chambre à voûte surbaissée. Le spectacle de cette grande cavité  souterraine est impressionnant.

 Les parois sont recouvertes d’une pâte blanche et humide, appelée  Mondmilch sur  des corniches s’élèvent des stalagmites et quelques  stalactites blanches pendant sur un des surplombs.

Nous descendons plus bas en suivant le talus d’éboulis encombré de troncs noirâtres et parvenant ainsi à moins de 45 mètres sous terre, sur une étroite plate-forme. La grotte se divise en deux gouffres, de chaque côté du balcon où nous venons d’arriver. Des cailloux, lançés dans les deux gouffres, éveillent des échos qui nous avertissent de la trop grande profondeur pour nous y hasarder.

Notre estomac nous rappelle qu’il est aussi là; aussi, nous mangeons de bon appétit.

Nous regardons vers l’extérieur, en établissant un plan d’attaque. Nous commençons par faire des boucles à la corde, pour monter plus facilement, car il est impossible de varapper, la sortie étant en surplomb. Après plusieurs essais par le moyens de ces boucles, nous décidons à contre cœur de ne plus rien tenter et d’attendre que le sort décide.

Cette attente, dans la nuit la plus opaque devait durer jusqu’au matin à 11 heures. Nous entendîmes à ce moment-là une réponse à nos appels poussés de temps en temps. Prêtant l’oreille, nous appelons de nouveau et le miracle tant attendu se produit : dans l’ouverture, tout là-haut, une silhouette apparaît et un appel nous transporte de joie : nous étions sauvés.

Nos sauveteurs, Messieurs Anota,  Zürcher et Spring, ainsi qu’un gendarme du Locle, nous racontent comment ils nous ont découverts.

Ancienne topo du gouffre des Narines de Boeuf (S. Béroud)

 Ainsi se termina cette aventure qui aurait pu devenir tragique. Dans  tous les journaux, la nouvelle, un peu plus reluisante qu’elle n’était  effectivement, de quatres jeunes gens ayant risqué leur vie pour  arracher le secret d’un trou déclaré tabou par les gens du pays, était  publiée et commentée. Les discussions allaient de bon train et nous  fûmes assaillis de questions aussi peu bienveillantes que possible. 

 Mais tout ce bruit permit à un éminent spéléologue de Lausanne de  retrouver nos traces et de nous encourager à former un groupe  spéléologique jurassien.

Après un échange de lettres, nous fondâmes la section de Reconvilier de la S.S.S., qui devint, par la suite, la section JURA.

 

Tiré du Jura Souterrain no.1 / juin 1957 "Nos débuts comme spéléologues"